Petite fille du Wellington de la mode contre petite fille du Borgne de la rue de la Honte

Publié par Olivia van Hoegarden

Petite fille du Wellington de la mode contre petite fille du Borgne de la rue de la Honte

Ce matin, je triais des archives concernant mon aïeul du côté maternel, Charles-Frederick Worth. Et je trouve un article du journal La Croix daté du 13 mars 1885, un canard qui ne devait pas beaucoup aimer la volaille étrangère. Imaginez, un cas de grippe aviaire déclarée Outre-Manche et que les Français auraient pu être contaminés par un Anglais ? O My God Save The Queen ! Il n'y avait rien de pire qu'un Anglais et protestant qui plus est. Cet Anglais placé à 12 ans comme apprenti chez un drapier de Londres (Swan & Edgar) avait été bien éduqué jusque là (son père était avocat, joueur, volage et alcoolique et n'avait plus les moyens de subvenir aux besoins de sa famille). Le jeune homme décide d'enrichir son goût et ses connaissances en visitant les musées dès que son labeur lui en donne l'occasion. Il se prend de passion pour la peinture, Rembrandt, la Renaissance, ces tableaux qui montrent l'oppulence, l'éblouissent par la richesse des couleurs, des volumes et des détails.

En 1845, Charles-Frederick a 20 ans, il traverse la Manche, apprend la langue locale, le français, boudiou ! Il habite une chambrette dans Paris et travaille comme vendeur à La Ville de Paris et chez Gaguelin, des magasins de confection qui servent une clientèle bourgeoise, opulente et huppée. Et ce, jusqu'en 1858. A cette date, il fonde sa propre maison de mode avec un Suédois, encore un sale étranger (Worth & Bobergh), puis seul avec sa femme, il crée la Maison Worth, (une entreprise familiale qui durera près de 100 ans) rue de la Paix où viendront bientôt le rejoindre d'autres créateurs : Cartier, d'abord, avec qui il nouera des liens familiaux, Mais aussi Doucet, Pingat, Doeuillet ...qui jetteront avec lui les bases d'une chambre syndicale de la Haute Couture.Qualifié de génie, ce "tsar de la mode", devient un référent universel.

Sa méthode d'où n'est pas exclue la rouerie, mélange le marketing, le luxe, le savoir-faire, le talent et une inestimable connaissance de l'âme humaine qui aime à être flattée et flagellée; il s'adresse avec hauteur aux dames de l'aristocratie mais aussi à toutes celles qui ont du fric ou dont les amants sont fortunés et elles en redemandent ; ce sont les clientes qui viennent chez lui et pas le contraire ; il a l'idée de présenter ses modèles sur des jeunes femmes qu'il appelle des sosies, les sosies des belles dames de l'époque. Elles ne sont autres que les mannequins d'aujourd'hui qui arpentent les podiums de leur démarche féline (catwalk) et auxquelles toutes les femmes cherchent à s'identifier. A tort. C'est d'ailleurs sa femme, Marie Vernet, une Française, voyez, une Française, une Clermontoise, oui parfaitement une demoiselle d'cheu nous, qui lui a inspiré cette idée. Sous le 2nd Empire, Worth est à tu et à toi avec Napo 3 et contribue, notamment au renouveau des soieries lyonnaises - donc françaises, mon bon monsieur.

Sa maison emploiera jusqu'à 1200 employés, français, socialement protégés, pas forcément bien payés mais très bien traités, cest pas la mine. En imaginant des tenues surchargées de volants, de jupons et de falbalas, Charles-Frederick aide à la prospérité des artisans, dentelliers, plumassiers, passementiers, bottiers, modistes et autres spécialistes, français, ma bonne dame. Il gagne beaucoup d'argent, vraiment beaucoup, se fait traiter de nouveau riche - à juste titre - et de plouc (un gosse qui a commencé à bosser à 12 ans, c'est louche) y compris par ses plus riches clientes comme la princesse de Metternich qui lui a pourtant mis le pied à l'étrier. Fidèle parmi les fidèles de l'impératrice Eugénie qu'il recevait chez lui à Suresnes, après la chute de l'Empire, il avait même racheté certaines ruines des Tuileries qu'il avait fait réédifier dans le parc de sa propriété. Il meurt en 1895 et laisse en héritage à la France, le concept de Haute Couture, une spécialité française qui en a enrichi plus d'un à ce jour, ma brave Lucette.

Aujourd'hui, il ne reste rien de cette fabuleuse fortune, gagnée en France, si critiquée par La Croix, certes partagée par sa descendance mais pas toujours bien utilisée, ce n'est pas là le plus important : il reste l'exemple d'un homme exceptionnel qui a trimé comme un damné, séparé de sa mère et de sa famille, encore adolescent, et qui s'est hissé encore plus haut que son rêve. L'article de La Croix, signé Le Moine, hahaha ! est digne de ce qu'on pourrait lire dans Valeurs Actuelles aujourd'hui même. Des propos que pourraient tenir Christine Boutin ou Ludovine de la Rochère. En tout cas, je préfère être la petite-fille du Wellington de la rue de la Paix que la petite-fille du Borgne de la rue de la Honte. Ce matin,13 décembre 2015, jour du scrutin régional discutable, je triais des archives concernant mon aïeul mort il y a... 120 ans.

Petite fille du Wellington de la mode contre petite fille du Borgne de la rue de la Honte
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